.(La Société de Conservation du Présent)
.(SCP)
MONOGRAPHIE

 

Ayant comme toile de fond les trois concepts fondateurs du collectif, cette monographie trace le parcours inusité de .(La Société de Conservation du Présent) sur une décennie. Selon, 1. le principe d’archives, 2. l’art de la promesse et 3. le désoeuvrement, les auteurs explorent son univers et nous font découvrir les nombreux projets qui en ont découlé.

Sous la direction de Sonia Pelletier, en collaboration avec Michel Lefebvre et Bernard Schütze.




TABLE DES MATIÈRES
Préface

Venir après…
> Sonia Pelletier

Introduction

Histoire à suivre, pour le présent
Revisiter .( La Société de Conservation du Présent) .(SCP) à travers le regard d’un de ses membres fondateurs, Philippe Côté

> Bernard Schütze

1. le principe d’archives

Le principe d’archives de .(SCP)
> Denis Lessard

Pour une nouvelle cartographie
> Sonia Pelletier

2. l’art de la promesse

Tenir ou non promesse
> André-Louis Paré

L’ellipse. Quatres épisodes dans la vie de la .(SCP)
> Guy Sioui Durand, Tsie8ei, 8enho8en

3. le désœuvrement

La mise en épochè de l’.(œuvre)
> Michaël La Chance

Mes traces .(SCP)iennes
> Philippe Bézy

Et un mot sur le 4e picot
> François Côté

Des actions infiltrantes

À l’aube des nouveaux médias

Artistes à la conquête d'un nouveau médium : l'approche .(SCP)ienne de la programmation
> Michel Lefebvre

Musée Standard. Culture légitime.
> André Éric Létourneau

La ‘Calembredaine : la verve poétique du hasard
> Philippe Bézy et Michel Lefebvre

Des pictogrammes

Biographies
Chronologie
Bibliographie

Tenir ou non promesse

« … le plus pur de la promesse, avant toute trahison,
est voué au silence ; la promesse est secrète et silencieuse1 »


par André-Louis Paré


En février 2011, lors d'une soirée où se sont réunis des professeurs de philosophie, Yong Chung qui s'y trouvait et qui depuis ses débuts suit le travail de Philippe Côté m'a annoncé que celui-ci était mourant. Du coup, il m'a rappelé qu'ils étaient de bons amis et que c'est souvent grâce à Yong que j'avais de ses nouvelles. Cela faisait longtemps que je l'avais vu et d'apprendre maintenant que sa vie touchait à sa fin m'attristait. Je ne pouvais à cet instant me douter qu'au-delà du souvenir j'aurais à apprécier sa contribution au sein du milieu québécois de l'art. Que j'aurais à examiner avec sérieux ses diverses collaborations à des projets qui étaient autant d'expériences inédites à propos de l'art en marge d'une institution officielle. Or ce travail d'appréciation, Sonia Pelletier l'a rendu possible puisque quelques mois plus tard elle m'invita à collaborer à ce livre témoignant de ses activités dans le cadre de .(La Société de Conservation du Présent) qu'il avait fondée avec deux amis, Alain Bergeron et Jean Dubé. Elle m'a rappelé que du temps de mes études universitaires en philosophie j'aurais eu avec un ami commun des conversations où il était question de promesse selon Jacques Derrida. Il est vrai que la pensée de Derrida m'intriguait à ce moment-là et il se peut en effet que sa célèbre controverse avec John R. Searle à propos des actes de langage nous ait menés à partager un questionnement sur la notion de promesse2.

Parmi plusieurs documents, on retrouve dans leur manifeste minimaliste de décembre 1985, que « l'art de la promesse » est le deuxième principe de la .(SCP). Il est situé entre le principe d'archives et le désœuvrement. Quelques mois auparavant, plus précisément le 6 février 1985, les trois cofondateurs se retrouvèrent au Philadelphia Museum of Art. Si la capitale de l'État de la Pennsylvanie fut leur ville de prédilection, c'est parce qu'une grande partie de l'œuvre de Marcel Duchamp s'y trouve. Nommée (, rendez-vous du 6 février 1985), cette visite scella une filiation déjà pressentie, mais qui se perpétuera désormais entre les membres de la .(SCP) qui, je le souligne, n'avaient aucune formation en arts, et l'auteur du Grand Verre. Duchamp, faut-il aussi le rappeler, est de ceux qui au vingtième siècle contribueront le plus à la remise en question du statut de l'artiste et de l'œuvre d'art. Il est un de ceux qui avec le mouvement Dada mettront fin à la hiérarchie des différents arts constitutifs d'une esthétique du goût développée par les beaux-arts. Et si une fin de l'art s'annonce dans le geste duchampien, celle-ci ne fait que réanimer une éventuelle promesse de l'art en lien avec la vie. C'est donc à partir de cette journée fondatrice que la .(SCP) inaugurera son projet du moment et ses actions futures comme un art (d')après Marcel Duchamp. Dès lors, la peinture ne sera plus le produit culturel par excellence, elle pourra toutefois s'associer à une expression populaire comme je l'indiquerai plus loin. Bien au contraire, avec ce premier rendez-vous, c'est le potentiel que réservent les nouveaux outils de la communication qui fascine la .(SCP). Il y a d'ailleurs un lien entre ces techniques récentes d'inscription de l'art au quotidien et les trois principes de la .(SCP). En effet, pas de promesse sans archives, sans documents qui promeuvent une cartographie nouvelle redéployant le territoire de l'art ; mais aussi pas de nouvelles pratiques de l'art sans désœuvrement, sans l'impossibilité d'accomplir dans le temps la promesse donnée.

Avant de suggérer quelques pistes de lecture à ce propos, il m'importe de rappeler une anecdote. Quelque temps avant de commencer l'écriture de ce texte, il m'est revenu à l'esprit une exposition de Philippe qu'il a produite en 1984. Je ne sais plus par qui ou par quelle source j'ai été informé de cette exposition, mais c'est avec beaucoup de curiosité que je me suis rendu à la Galerie Motivation V située rue de Bleury au centre-ville de Montréal. L'exposition avait pour titre « L'effondrement de Nietzsche ». C'est à la suite d'un voyage en Italie, plus précisément à Turin, que Philippe avait pu présenter cette exposition. Turin est la ville où Friedrich Nietzsche en 1889, onze ans avant sa mort, sombra lentement dans la folie3. À peine quelques images me reviennent de cette exposition. Il y avait certes des photos, des documents d'archives peut-être. Ce dont je me souviens surtout, c'est de ma déambulation dans l'espace d'exposition conduite par le désir de comprendre ce rendez-vous entre un jeune artiste et l'auteur d'une œuvre si particulière. Or j'imagine aujourd'hui que cette rencontre avec la pensée de Nietzsche n'est pas étrangère à l'art de la promesse. Au cours de ses ouvrages, le philosophe- artiste a développé une virulente critique de la culture de son temps. Devant la petitesse intellectuelle et morale dans laquelle l'Europe moderne s'était engouffrée, il ne pouvait aspirer qu'à une grande santé, celle qui s'exerce par l'affirmation de la vie sans dieu, sans idoles. Celle qui exige un temps créateur d'avenir, ouvert sur l'imprévisible.

S'il y a bel et bien un art de la promesse chez Nietzsche, celui-ci va à l'encontre de la notion de promesse en lien étroit avec la responsabilité morale. Au début de la deuxième dissertation de La Généalogie de la morale, il analyse l'acte de promettre4. Il fait alors état de la promesse comme le véritable problème de l'homme. C'est que la promesse conditionne notre conscience à admettre une dépendance par rapport à la norme sociale. Cette vision de la promesse comme devoir moral vise principalement Emmanuel Kant. Chez Kant, la promesse engage ma responsabilité quant à la loi morale qui se veut universelle5. Lorsque je promets, je m'engage à tenir parole. Et cet engagement ne regarde au bout du compte que moi. Basé sur l'autonomie du sujet, sur la maîtrise de la vo­lonté dans le temps, l'homme devient « semblable parmi ses semblables, régulier et, par conséquent, calculable6 ». Ayant surtout à voir avec la mémoire, la promesse em­pêche l'accès au présent, à ce présent porteur d'avenir. Bien au contraire, comme énergie vitale, la force de l'oubli permet une relation inédite au présent. Dans ce cas, la promesse n'est plus associée à un engagement strictement moral, elle s'identifie à une philo­sophie de l'avenir. Écrit quelques années plus tôt, Ainsi parlait Zarathoustra – un livre pour tous et pour personne – annonce cette pensée nouvelle7. Un art de la promesse est alors sous-entendu. Une promesse non plus unie à une conscience qui se plie au devoir, mais à une conscience créatrice, capable d'innovation.

En tant que deuxième principe de la .(SCP), « l'art de la promesse », on l'aura compris, est à saisir dans le sens du génitif subjectif et non du génitif objectif. L'art de la promesse ne doit pas s'entendre comme si le fait de promettre exige un art. Si c'est le cas, l'art serait défini comme un ensemble de moyens techniques. L'art de la promesse nécessiterait le respect de certaines règles comme il est mentionné dans l'analyse que Searle fait de l'acte de promettre comme performatif8. Cette philosophie du langage soumet la promesse à un calcul, de sorte que la promesse devient déterminable et perd ainsi de sa singularité, de son aspect inquiétant qui rompt avec l'ordinaire9. Or justement, dans le cas du génitif subjectif l'art se comprend comme étant une promesse. Il y a une promesse de l'art. De sorte que l'art nous invite ici à une espérance, ce qui implique également une attente par rapport à ce qui vient. Comme promesse, l'art est un don avant d'être un acte de parole. C'est un don dont on ne sait ce qui va en advenir. En examinant attentivement la liste de toutes les interventions de la .(SCP) on comprend que la tâche était sans fin. Si l'on se fie à l'un de ses apophtegmes : « Encore beaucoup de travail pour la .(SCP) », l'art de la promesse implique une responsabilité infinie, une responsabilité qui préexiste à ma volonté. Autrement dit, si l'art de la promesse suppose une subjectivité, celle-ci ne maîtrise pas le destin de la promesse. Cette subjectivité s'inscrit plutôt dans une réalité dont le présent s'offre comme autant de chances à prendre.

Cette participation du sujet créateur à l'art de la promesse m'amène à rappeler que le verbe promettre, tout comme les mots projet et programme, a pour préfixe « pro » qui signifie « en avant ». L'art de la promesse promeut des projets qui, eux, vont se développer sous forme de programmes. Lors du (, rendez-vous du 6 février 1985). à Philadelphie, j'y reviens, Philippe avait décidé avec l'accord de ses compagnons d'apposer le mot « COPIE » sur le Grand Verre. L'année suivante, lors du (, rendez-vous du 6 février 1986), toujours à Philadelphie, il s'était muni cette fois d'un tampon encreur marqué du mot « ORIGINAL ». À la suite de la remise en question de l'esthétique classique par Duchamp, le rapport entre ces deux mots va perdre de son autorité. Dans l'horizon de l'acte créatif, le geste artistique va mettre en question ce que créer veut dire. L'original en art perd de sa prestance. Les ready-made sont des copies d'objets industriels transposés librement en œuvres d'art. Et lorsque la .(SCP) a eu comme projet fou d'estampiller du mot « COPIE » tout ce qui lui passait sous la main, c'est l'ontologie de l'œuvre d'art comme objet unique produit par un créateur hors du commun que ce geste mené à répétition rejetait. L'être immuable constitutif d'une vision classique de l'œuvre se voyait désormais transmué en un devenir ouvert sur l'infini. En l'absence de dieu, comme l'indique le titre d'une vidéo10, le geste d'archiver, de cataloguer, de marquer par des numéros tout document initiait un processus de créativité diffuse, ouvert sur l'indéterminé. Si le mot de créativité peut ainsi être préservé, il faut désormais l'inscrire dans une perspective où l'imprévisible tient lieu de balise. Or, même si ce programme est d'ores et déjà voué à l'échec, c'est que l'art de la promesse s'immisce dans de nombreux projets qui sont de l'ordre de l'écriture. Les œuvres programmatiques de la .(SCP) sont comme des signes écrits. Parmi ceux-ci je signale pour le moment les pictogrammes servant de code signa­létique lesquels symbolisent diverses notions dont la promesse. Pour celle-ci, il s'agit d'un carré blanc bordé de lignes noires, lequel suggère peut-être l'annonce d'une promesse sur fond blanc.

Il est fascinant de constater comment chez la .(SCP) tout est graphique. La mise entre parenthèses des titres-événements, l'usage de la virgule et du point, le logo de la .(SCP) sont autant de façons de marquer sa « personnalité ». Ces diverses traces forment leur signature. Par ailleurs si l'art de la promesse s'opère à l'aide de l'inscription de traces, la question de l'auteur, de la signature de l'auteur n'a plus lieu d'être. L'absence de la signature est dans ce cas en lien avec la fin de l'original en art. Cette façon de mettre entre parenthèses le sujet maître de sa création favorise la multiplication du savoir, de la création comme libre circulation de l'information. Mais la fin de l'original, qui induit la pureté de l'origine, signale aussi une nouvelle manière de se rapporter à l'histoire. La question de l'histoire traverse l'œuvre de la .(SCP). L'art de la promesse ne peut avoir lieu sans cette intuition d'un temps qui se transforme. Un temps où la créativité sera rendue accessible, mais où l'originalité n'aura plus sa place. « Nous savons que nous n'allons rien dire de nouveau », précise la .(SCP). Par conséquent, si la promesse demeure liée à la subjectivité comme processus d'intervention dans le réel, le « je » qui parle est toutefois mis en jeu au sein d'un langage qui toujours déjà s'adresse à l'autre. Ainsi, dans l'acte de promettre il y a sous-entendu un compromettre. C'est promettre avec et pour autrui. D'autant que la .(SCP) forme une communauté de trois individus qui dès le début établira diverses collaborations avec des ami-e-s poètes, musiciens, vidéastes ou performeurs. Cette communauté ouverte – cette communauté désœuvrée, au dire de Jean-Luc Nancy11 – s'exposera aussi sur diverses tribunes, notamment lors d'expositions en galerie, mais aussi lors d'interventions à la radio, de conférences, de performances, de publications, etc. Dans cette perspective d'échanges et de partage, je rappelle aussi que dans plusieurs documents de la .(SCP) se trouvent mentionnés les mots « Se renseigner sur… ». Il s'agit d'une série d'intentions concernant diverses personnalités telles Walter Benjamin, Denis Diderot, Noam Chomsky, Francesco Piperno, mais aussi un peintre québécois méconnu du nom d'Ernest Gendron. Ainsi, comme écriture, la créativité diffuse de la .(SCP) agit comme une pensée qui entretient la promesse d'un art libéré de ses contraintes institutionnelles. D'un art libéré d'un monde de l'art restreint à ses ambitions culturelles.

Afin de redéfinir le territoire de l'art, Duchamp a de toute évidence entrevu les capacités extraordinaires que pouvaient avoir les appareils tel l'appareil photo. Mais c'est surtout son contemporain Benjamin qui va réfléchir sur ce qu'il en est de ces appareils comme nouveau moyen de reproduction au sein de l'histoire de l'art. C'est lui qui va penser le passage entre la valeur cultuelle des œuvres à sa valeur d'exposition. Pour lui faire honneur, la .(SCP) devait produire deux évènements à son sujet. L'un de ceux-ci porte sur un projet dans lequel il aurait été question de collectionner des citations. La .(SCP) a également pastiché le titre d'un texte de Benjamin en présentant quelques interventions intitulées : « Le langage à l'époque de reproductibilité technique »12. Il est vrai, comme il a déjà été fait mention plus haut, que l'art de la promesse s'ingénie à s'exposer grâce aux nouveaux moyens de communication, notamment l'ordinateur. Pour célébrer le 100e anniversaire de naissance de Duchamp, la .(SCP) s'est de nouveau rendue au Philadelphia Museum of Art. Avec une série de micro-ordinateurs, ses membres ont clavardé avec des participants du monde entier à propos de Duchamp. Cela a donné lieu au (, rendez-vous du 28 juillet 1987). Un va-et-vient de lettres, de mots, de phrases provenant de Philadelphie, de Montréal, de Québec, de Paris, de Tokyo, de New York, de Mexico, etc., a créé en guise de cérémonie un évènement épistolaire nouveau genre. Bien que commémoratif, cette performance de communication internationale inaugurait une perspective différente pour l'art. Un art plein de promesses qui entretient l'espoir de nouveaux réseaux, de nouvelles alliances artistiques.

Au cours des années 1980, la .(SCP) a élaboré un ensemble d'appareils d'enregistrement pouvant archiver le présent. Pour la .(SCP) l'archive participe d'une esthétique première, elle fournit le matériau à l'aide duquel le monde se fait art et grâce auquel on peut entrevoir le devenir art du monde. Les logiciels .(Artext) .(Toto), .( LopLop), .(Rrose) seront justement des technologies qui permettront d'activer l'art au sein des nouveaux instruments de communication. Il est vrai que de prime abord cela peut paraître étrange. Mais ces outils de communication sont considérés comme des potentiels de création de nouveaux langages, de nouvelles mises en forme du langage écrit. Ainsi, l'art comme communication n'a pas à suivre les règles de la conversation. La communication qui est à l'œuvre dans l'art est plutôt de l'ordre d'une promesse. Qui sait ce qui se communique à travers la communication ? Parce que la promesse renferme le secret d'une réponse jamais aboutie, une réponse qui ne répond de rien. Aussi, l'art comme communication opère toujours sur fond de désœuvrement. Elle est traversée par ce que Foucault à la suite de Blanchot appelle « la pensée du dehors ». Une pensée qui se joue sur fond d'une disparition du sujet. La .(SCP) qui emprunte le mot désœuvrement à Blanchot sait bien que la communication dans le domaine de l'art informatique a peu à voir avec la rationalité communicationnelle, celle qui impose des règles au nom de la bonne communication.

Cet art informatique tel qu'envisagé par la .(SCP) devait tôt ou tard s'inscrire au sein d'une nouvelle muséologie. Tout comme il y a le livre à venir chez Blanchot, il y a le musée à venir pour les membres de la .(SCP). Commentant Le Musée imaginaire d'André Malraux, Blanchot rappelle que celui-ci est « un espace hors de l'espace, toujours en mouvement, toujours à créer »13. Ce musée imaginaire – mais pourquoi pas aussi utopique ? – déconstruit l'idée du musée comme lieu de transmission du patrimoine culturel. Mais comme le prévoyait Malraux à l'ère de la reproduction technique des œuvres, notre rapport à l'art se retrouve partout et sous différents supports14. Le projet ;(, pour une nouvelle cartographie) souhaitait déjà redéfinir l'idée du musée. Au départ, il s'agit de cartes plastifiées distribuées dans différents endroits. Un musée hors les murs qui favorise de nouveaux échanges, de nouveaux rapports à ce que serait un art en devenir. Mais en juin 1988, la .(SCP) va également ouvrir un espace d'exposition baptisé le Musée Temps horaire 047259. Ce musée est un lieu de rencontre, d'expositions et de manifestations de toutes sortes. Mais c'est surtout l'idée du Musée Standard qui viendra offrir pour les générations futures l'art de la promesse. Avec le Musée Standard, il y a en effet la promesse qu'un jour tout sera numérique. À cette condition on comprend que le territoire de l'art est soumis à la déterritorialisation. De plus, cette nouvelle cartographie de l'art informatisé nécessite la participation du public. Chaque citoyen pourrait être, à la limite, un des conservateurs. Dès lors, ce musée indéfini en est un pour tous et pour personne. Comme le signale la .(SCP), le Musée dont il s'agit avec sa configuration virtuelle n'a pas de visiteurs, il a plutôt des habitants. Enfin, ce Musée à venir qui constitue une vision d'un monde où l'art est partout et nulle part à la fois participe d'un désir de démocratiser l'art.

Cette idée de partager tous azimuts la créativité à l'ère de la reproductibilité technique trouve également son inscription dans un projet nommé La 'Calembredaine15. La 'Calembredaine est d'abord le nom d'un logiciel qui produit du texte, de la poésie de façon aléatoire. Ce logiciel de poésie asémantique s'inspire des réflexions avancées par Chomsky sur le langage et peut-être davantage par les poètes membres d'OuLiPo dont, notamment, Raymond Queneau. La .(SCP) a voulu en proposer une version sous forme d'art public pour le complexe Méduse de Québec. Le projet de La 'Calembredaine pour dans dix siècles aurait été montré sur un écran installé à l'extérieur. Comme machine textuelle faisant place au hasard il souhaitait rapprocher comme installation visuelle la poésie et les passants, leur donner l'occasion de se surprendre de mots qui rompent avec la routine. D'autres interventions de la .(SCP) iront également en ce sens. .(D'ailleurs on réentendra parler de Ti-Pop) est un projet qui encense l'art populaire, l'initiative créatrice qui provient d'un milieu par toujours féru d'art institutionnel, mais qui se plaît à s'exprimer avec peu de moyens. Dans cette veine, la .(SCP) a célébré à quelques reprises le peintre Gendron. En lui consacrant une exposition, la .(SCP) voulait souligner cette expérience d'un art qualifié de mineur. Ce peintre naïf, autodidacte, symbolise en quelque sorte l'idée que l'art doit revenir à la vie de tous les jours. Que l'art de la promesse en lien avec la technologie informatique puisse donner naissance à de nouvelles possibilités de créer au sein d'une démocratie à venir. En somme, par ses divers projets, l'art de la promesse ouvre la voie à un art qui promeut la vie autrement. Il ouvre à la perspective d'un art sans spectateur, sans artiste, voire même sans œuvre16. Or ce musée hors du musée, cette poésie vivante, cette utopie sont à mettre sur le compte du temps, de l'avenir et, tel qu'écrit la .(SCP) : « Pour dans dix siècles ».

En août 1986, un livret de poèmes non signés a pour titre Eaux qu'un nain tairait. Ce titre dont l'écriture subvertit la compréhension phonétique des mots demande à être lu. Le livret quant à lui est présenté comme une œuvre mémorable de la .(SCP). Tous les poèmes ont une dédicace. Une salutation qui célèbre l'amitié. Parmi ses pages, un poème a pour titre (, l'art de la promesse). Dans celui-ci, une phrase (.plonger dans la promesse et ne plus avoir rien à dire) est répétée à quelques reprises comme un mantra. Je repense au code signalétique qui montre graphiquement la promesse comme un carré blanc bordé de lignes noires. Un carré blanc qui à son tour symbolise l'espace silencieux de la promesse devant lequel il ne me reste plus qu'à me taire.


1 - La philosophie au risque de la promesse (sous la direction de Marc Crépon et Marc de Launay), « Réponses de Jacques Derrida », Paris, Éd. Bayard, 2004, p. 199.

2 - Cette controverse va se développer à la suite de la conférence donnée par J. Derrida au colloque sur le thème « La communication » en août 1971 à Montréal, intitulée « Signature, évènement, contexte » et reproduite dans Marges de la philosophie, Les Éditions de Minuit, 1972, p. 365 à 393. Cependant, l'ensemble de cette con­tro­verse se trouve dans Limited Inc., paru aux Éd. Galilée, 1990 (présentation et traduction par Élisabeth Weber).

3 - E. F. Podach raconte la maladie finale du philosophe dans un livre intitulé éga­lement L'effondrement de Nietzsche, Paris, Éd. Gallimard, coll. Idées, 1978.

4 - Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, Paris, Éd. Nathan, 1981, p. 112 et suivantes.

5 - Emmanuel Kant, Méta­physique des mœurs 1, Paris, Éd. GF-Flammarion, p. 99.

6 - Friedrich Nietzsche, op. cit., p. 113.

7 - Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Éd. Gallimard, 1957.

8 - John R. Searle, Les actes de langage. Essai de philo­­­­sophie du langage, Paris, Éd. Hermann, 1977. Voir plus précisément le chapitre 3, p. 95 et suivantes.

9 - Jacques Derrida, La philosophie au risque de la promesse, op. cit., p. 199.

10 - La vidéo-conférence .(, Combien de vies ? / L'absence de Dieu) a été créée par la .(SCP) en vue d'une émission au canal VOX réalisée par Lynn Phaneuf en novembre 1986 (Production IKONIC). Elle est disponible chez Vidéographe (Montréal). www.vitheque.com/Fichetitre/tabid/190/language/fr-CA/Default. aspx?id=420. La .(SCP) avait préparé son intervention pour un seul plan-séquence d'une dizaine de minutes ponctué d'ani­mations infographiques. Le Musée d'art contemporain de Montréal s'est procuré l'enregistrement de cette vidéo-conférence qui est alors attribuée à la .(SCP).

11 - Jean-Luc Nancy, « La communauté désœuvrée » dans ALEA, no 4, février 1983, Paris, Éd. Christian Bourgois, p. 11 à 49.

12 - Le texte célèbre de Walter Benjamin a pour titre « L'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique » publié dans Œuvres III, Paris, Éd. Gallimard, coll. Folio/essais, 2000.

13 - Voir « Le mal du musée » de Maurice Blanchot, L'amitié, Paris, Éd. Gallimard, 1971, p. 55.

14 - André Malraux, Le musée imaginaire, Paris, Éd. Gallimard.

15 - Pour une présentation plus exhaustive de La 'Calembredaine lire le texte de Philippe Bézy et Michel Lefebvre dans le présent ouvrage.

16 - Stephen Wright, Vers un art sans œuvre, sans auteur, et sans spectateur, Paris, Éd. Biennale de Paris, 2007, p. 0017 à 0023.

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