.(La Société de Conservation du Présent)
.(SCP)
MONOGRAPHIE

 

Ayant comme toile de fond les trois concepts fondateurs du collectif, cette monographie trace le parcours inusité de .(La Société de Conservation du Présent) sur une décennie. Selon, 1. le principe d’archives, 2. l’art de la promesse et 3. le désoeuvrement, les auteurs explorent son univers et nous font découvrir les nombreux projets qui en ont découlé.

Sous la direction de Sonia Pelletier, en collaboration avec Michel Lefebvre et Bernard Schütze.




TABLE DES MATIÈRES
Préface

Venir après…
> Sonia Pelletier

Introduction

Histoire à suivre, pour le présent
Revisiter .( La Société de Conservation du Présent) .(SCP) à travers le regard d’un de ses membres fondateurs, Philippe Côté

> Bernard Schütze

1. le principe d’archives

Le principe d’archives de .(SCP)
> Denis Lessard

Pour une nouvelle cartographie
> Sonia Pelletier

2. l’art de la promesse

Tenir ou non promesse
> André-Louis Paré

L’ellipse. Quatres épisodes dans la vie de la .(SCP)
> Guy Sioui Durand, Tsie8ei, 8enho8en

3. le désœuvrement

La mise en épochè de l’.(œuvre)
> Michaël La Chance

Mes traces .(SCP)iennes
> Philippe Bézy

Et un mot sur le 4e picot
> François Côté

Des actions infiltrantes

À l’aube des nouveaux médias

Artistes à la conquête d'un nouveau médium : l'approche .(SCP)ienne de la programmation
> Michel Lefebvre

Musée Standard. Culture légitime.
> André Éric Létourneau

La ‘Calembredaine : la verve poétique du hasard
> Philippe Bézy et Michel Lefebvre

Des pictogrammes

Biographies
Chronologie
Bibliographie

Venir après ...

par Sonia Pelletier


Une société qui s'est donné comme mandat de conserver le présent a de quoi intriguer tout autant qu'elle instaure un paradoxe. Disons de façon générale que cette société constituée de trois individus s'est de fait intéressée au présent qui, même s'il est convenu qu'il relève de l'instant et de l'immédiat, contient un passé et un futur qu'elle aura voulu conserver en archivant à peu près tout par le biais d'une activité artistique. Pour reprendre un de leurs nombreux énoncés les décrivant : ils ont été « fascinés par l'ordre du monde, le vingtième siècle, le langage, la technique, la muséologie, la libre circu­lation des archives et la dette du Tiers-Monde. » Globalement, ils souhaitaient « rendre publiques ses recherches et ses collections en tenant un simulateur de musée, un laboratoire de l'histoire en vue de prolonger la modernité. » Rien de moins.

Du côté européen, il y a bien eu ces mouvements tels Le Grand Jeu des quatre Phrères simplistes, une Société du spectacle issue de l'Internationale situationniste et une Société Perpendiculaire dont l'un des membres fondateurs fut Nicolas Bourriaud, pour ne nommer que ceux-là. Retenons d'eux essentiellement qu'ils regroupaient des artistes, qu'ils ont eu une forte inclination pour la littérature et la philosophie, couplée à la fois à une allure et à une attitude quelque peu « dandy », et nous pourrions aisément avancer que, du côté de l'Amérique, ils ont trouvé un homologue sous le nom de .(La Société de Conservation du Présent). L'existence de celle-ci fut relativement courte – à peine une décennie – et bien que peu connue, elle aura été très prolifique à plusieurs égards et suffisamment longue pour avoir élaboré un programme d'activités touchant bon nombre d'enjeux économiques, politiques, socioculturels, et plus spécifiquement, ceux liés au développement technologique propre au milieu des années 1980 et au début des années 1990. Plus prompts à dire qu'ils s'inscrivaient dans le domaine des communications plutôt que dans celui des arts visuels, c'est un fait que ses membres se sont surtout fait connaître et reconnaître à travers leurs images de marque, véhiculées par des empreintes estampillées, des cartes plastifiées, des slogans, des pictogrammes et l'usage inhabituel et extrême de la ponctuation dans de nombreux imprimés. Guidés par trois concepts fondateurs, le principe d'archives, l'art de la promesse et le désœu­vrement, Alain Bergeron, Philippe Côté et Jean Dubé, les trois membres fondateurs de la .(SCP), en sont les idéateurs.

Très urbaine, montréalaise d'abord et avant tout, la .(SCP) a principalement agi localement à partir du 259 de la rue Sainte-Catherine Est, près du bar Les Foufounes électriques et de l'Université du Québec à Montréal. Ce territoire était un bastion bien gardé notamment de la musique émergente, des lectures de poésie et de la peinture en direct. C'était aussi une période faste pour les Néoistes avec Monty Cantsin – avec lesquels la .(SCP) a collaboré – et pour la culture underground incarnée dans les festivals d'appartements où se déroulaient des soirées de performances et de prestations musicales. En parallèle, mentionnons les débuts de la chaîne télévisée de MusiquePlus/MuchMusic, le théâtre de la Ligue Nationale d'Improvisation qui s'incorpore et produit des spectacles au Spectrum, la présence tout près, rue Ontario, du Centre Copie-Art qui engendra une pratique répandue de fabrication de « multiples » dans le milieu de l'art. À ce portrait culturel ajoutons quant aux arts visuels, une lutte entre le RAAV et l'ADRAAV liée aux débuts d'une certaine institutionnalisation et professionnalisation des centres d'artistes autogérés du Québec.

Plus globalement, le collectif aura existé dans un contexte socioéconomique sur toile de fond de récession et de chômage, subissant encore les contrecoups de la crise de 1982 et se situant aussi entre deux référendums sur la souveraineté du Québec (1980 et 1995). S'ajoute aussi un fait marquant, la crise d'Oka opposant la nation mohawk aux Québécois à l'été 1990. Les difficultés de cette situation seront soulignées à travers certaines productions de la .(SCP) non sans le sens critique qui lui est si caractéristique. Malgré cette conjoncture dans laquelle a grandi la génération X, retenons néanmoins que la .(SCP) se sera complue à déclamer avec beaucoup d'enthousiasme : « Nous vivons une époque formidable » !

C'est de tout cela que l'équipe éditoriale, composée de Michel Lefebvre, de Bernard Schütze et de moi-même, qui a aussi côtoyé les membres à divers moments de l'activité de la .(SCP) (1985-1994), a voulu rendre compte dans le présent ouvrage. Pour ce faire, l'Agence TOPO – qui réalise aussi un site web sur le mouvement – a d'abord lancé une invitation à l'entourage du collectif afin de témoigner du dynamisme et du contexte qui l'a vu naître et prospérer. Par la suite, nous avons décidé de structurer l'ouvrage en commandant des essais qui éclaireraient les lecteurs sur les trois principes fondamentaux du mouvement, complétés par une section sur certaines de ses actions « infiltrantes », ainsi qu'un chapitre sur son importante activité pionnière en matière de nouveaux médias.

D'abord une introduction de Bernard Schütze nous permet d'entrer dans la mémoire de Philippe Côté, qui lui raconte l'histoire de la .(SCP) lors d'entrevues menées en 2011, peu avant son décès et à qui ce livre est dédié. Ces longues heures d'entretien ont été compilées, retranscrites et rédigées par Schütze, qui nous en donne un survol rétrospectif afin de mieux rendre compte du projet conceptuel du groupe. Dorénavant, ce texte constitue un repère incontournable pour l'histoire du mouvement.

Parmi les auteurs invités à écrire dans l'ouvrage sur l'un des trois concepts porteurs de la .(SCP), Denis Lessard s'est penché sur celui du « principe d'archives ». Il a d'emblée perçu le caractère peu orthodoxe de la notion d'archives chez le collectif. En effet, sachant que pour lui « le fonds d'archives s'étend à la grandeur de l'univers » et que « les fonds d'archives sont les nouveaux barrages de castors », les termes d'énonciation du principe devaient se trouver davantage du côté de l'utopie. Il a judicieusement reconnu comme étant un geste artistique, voire performatif, une infiltration par la collection, l'application frénétique d'un numéro d'archives sur des documents de toutes natures. L'auteur y analyse plus spécifiquement la notion de « fonds » et de « collection » dont la différence est le plus souvent ténue dans le corpus .(SCP)ien. L'idée que la copie est une œuvre d'art ajoute au portrait une dimension conceptuelle l'éloignant de la pensée de Benjamin comme le souligne l'auteur, mais surtout, laissait présager le fait actuel de la présence répandue, de l'accès illimité et de la circulation inouïe des archives. Lessard saisit aussi l'occasion de démontrer comment les artistes repoussent ici, une fois de plus, les limites des définitions qui opposent l'œuvre et le document.

Aussi de l'ordre du « performatif », « l'art de la promesse » comme deuxième concept élu par la .(SCP) trouve ici des avenues philosophiques sous la plume d'André-Louis Paré. Comme la promesse ne semble pas être énoncée pour être tenue, la tâche lui revenant s'est vue tracée par des voies observées dans certains travaux du collectif ou, pour reprendre ses mots, au sein « d'expériences inédites à propos de l'art en marge d'une institution officielle ». Ainsi, l'auteur refait le chemin en réexaminant des actes de la .(SCP) dont le geste fondateur d'après l'œuvre de Marcel Duchamp, tout en ponctuant sa réflexion par les concepts de « l'art de la promesse » ou simplement de « la promesse » chez Nietzsche en réaction à celui de Kant, de Searle et de la .(SCP).

Comme la production de la .(SCP) a fort à voir avec notre rapport au savoir et au langage, en commençant par la mise en place d'une distinction entre « écrire sur l'art » et « écrire l'art » et en énonçant trois niveaux de rapport avec ce collectif – l'archive, la critique et la fiction – selon ses plus récentes préoccupations philosophiques notamment sur la question de l'« absence d'œuvre », Michaël La Chance élabore sur le « désœuvrement ». Abordés selon les concepts de « défonctionnalisation » et d'« instabilité » qui surgissent dans la construction de nouveaux projets, ils sont ici étudiés en termes de « potentialités ». L'un des aspects inhérents au désœuvrement serait le renoncement à finaliser des projets au profit d'une démarche où des potentiels se retirent d'une œuvre ou, en se désœuvrant, refont œuvre ailleurs selon un nouveau genre et de nouveaux registres. « […] désœuvrer c'est changer la fonction de formes existantes : je construis un nouveau projet à partir d'œuvres et de documents, car ils contiennent des potentiels d'innovation qu'il faut rendre de nouveau disponibles ».

Dans l'ordre du sommaire, pour compléter chacun des chapitres, parmi les collaborations on retrouvera une version remaniée de l'un de mes textes portant sur la cartographie, cette abondante production de la .(SCP). Matériau nomade, la carte plastifiée et codée fut en effet l'un de ses véhicules privilégiés de l'époque. Son caractère portatif aura contribué à une dissémination spatiotemporelle des œuvres faisant encore référence aujourd'hui. Inspiré par la configuration de l'ellipse, Guy Sioui Durand se souvient et élabore sur quatre épisodes dans le parcours de la .(SCP) en mentionnant au passage des artistes et des événements qui étaient au cœur de cette aventure. La question se posant, il se demande aujourd'hui ce qui nous reste collectivement de cette entre­prise. Dans un même registre, le récit éloquent de Philippe Bézy nous révèle des traces .(SCP)iennes par l'exercice d'une synthèse qui réussit à informer tant sur la genèse, le contexte de l'impact du groupe dans la mouvance des développements technologiques. Terminant cette même section, le texte de François Côté nous instruit sur la création et la signification du logo de la .(SCP). On y apprend que l'ajout occasionnel d'un quatrième picot comme élément constitutif du groupe correspondait à son ouverture à l'inclusion de collaborateurs extérieurs à un projet.

Enfin, la nature « informatique » de bon nombre des projets de la .(SCP), vaut à ce titre, au présent ouvrage, tout un chapitre intitulé À l'aube des nouveaux médias. En effet, les quatre auteurs des principaux textes soulignent l'importance de cette caractéristique de l'action du collectif et n'hésitent pas à qualifier celui-ci de pionnier en la matière dans le contexte des années 1980. Michel Lefebvre soulève justement la spécificité de l'approche .(SCP)ienne de la programmation informatique en la caractérisant de poétique et d'artistique. Il en fait la démonstration en saluant la création de logiciels d'Alain Bergeron. Par ailleurs, l'un des projets majeurs du groupe a vu le jour sous le nom de Musée Standard. Selon André-Éric Létourneau, cette initiative élaborée bien avant l'apparition du web, serait l'un des premiers musées virtuels au monde. L'auteur en décrit le fonctionnement et ses incidences sur le développement idéologique des institutions muséales. Un dernier texte cosigné par Philippe Bézy et Michel Lefebvre informe sur un autre projet retentissant, La 'Calembredaine, logiciel inspiré d'un ouvrage de Noam Chomsky qui consistait en la génération aléatoire et perpétuelle de poésie. Ce chapitre comportant une dimension technique importante et aussi prédicatif d'innovations possibles est abondamment illustré.

En terminant, en plus de souligner le caractère innovateur et annonciateur, sur le plan des archives – « chaque copie est un gain » nous amène directement vers le partage et le recyclage désormais répandus aujourd'hui –, des développements technologiques et d'une pratique que l'on peut qualifier actuellement de collaborative et infiltrante, il faut aussi mentionner l'apport marqué, à valeur identitaire, de ce collectif à la culture urbaine montréalaise et québécoise. Des projets .(SCP)iens en font foi et sont ici recensés par plusieurs auteurs dans cet ouvrage.

Le vaste monde des idées sous-jacent au modus operandi de la .(SCP) aura donné lieu le plus souvent à des actions de nature furtive, largement transmises oralement à l'intérieur et en dehors du réseau officiel de l'art. Ces actes artistiques et les rencontres qui ont prédominé sur la forme demeurent complexes à circonscrire mais comportent une grande richesse sémantique. C'est avec le recul ainsi qu'à l'aide d'un fonds d'archives immense qu'il nous a été possible d'en révéler quelques-unes aujourd'hui et de les faire renaître sous la forme d'un livre. Nous espérons que le lecteur à son tour pourra plonger dans cet univers qui a été pour nous parfois insoupçonné. C'est donc sous un mode exploratoire et dans l'engouement de la découverte que nous souhaitons vous y convier. Peut-être aussi vous faire regretter un peu d'être venu après même si ceux qui viendront après ne s'en souviendront pas non plus.

Le futur devenant plus insistant que jamais, l'archive se répand maintenant. Voici donc une archive des archives par laquelle nous avons voulu pratiquer l'art de la promesse.

Enfin, en guise de remerciements je dirais, à propos des promesses, que seuls ceux qui les entendent s'en souviennent. Nous n'étions peut-être pas très nombreux à être témoins des actions de la .(SCP) et attentifs au souhait de Philippe Côté quant à la postérité de son désœuvrement prolifique, mais l'équipe de cet ouvrage comptait parmi ses complices. En ce sens, je n'aurais pas pu avoir de meilleurs collègues, aussi passionnés, que Michel Lefebvre et Bernard Schütze pour mener à bien cet ouvrage dans le plus grand respect de l'esprit de la .(SCP). Je leur en suis fort reconnaissante et les remercie pour cette aventure exceptionnelle et indéterminée.

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